la théorie de la pensée de W. R. BION

aux sources de l’approche ACIM (2)

dimanche 13 avril 2008, par Marc-Olivier ROUX.

Wilfred Ruprecht BION (né en Inde en 1897, mort en Angleterre en 1979) est un psychanalyste anglais, disciple de Mélanie Klein, dont les travaux ont porté notamment sur la théorie des groupes, la psychose, la pensée, la connaissance, la technique psychanalytique.

Les lignes qui suivent présentent un résumé de sa théorie de l’activité de pensée, en reprenant les grandes lignes de l’article de 1962 qu’il consacre à ce sujet :
W. R. Bion « Une théorie de l’activité de pensée (A theory of Thinking) », in Réflexion faite, PUF 1983, pp 125-135.

Comme l’auteur l’indique lui-même dans le cours de cet article, le modèle de Bion est à mettre en parallèle avec sa théorie générale de la fonction alpha (fonction-alpha, éléments-alpha, éléments- bêta) développée notamment dans Aux sources de l’expérience et Éléments de la psychanalyse, ouvrages publiés aux PUF en 1979. Il se relie également à la philosophie de Kant, aux écrits de S. Freud (en particulier : S. Freud (1911) « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique » in Œuvres Complètes tome XI, PUF) ainsi qu’à la théorie de Mélanie Klein (notion d’identification projective, positions paranoïde-schizoïde et dépressive).

Sources :

RF : W. R. Bion Réflexion faite, PUF 1983

SE : W. R. Bion Aux sources de l’expérience, PUF 1979

EP : W. R. Bion Éléments de la psychanalyse, PUF 1979

· L’activité de pensée naît de la confrontation avec un problème

Elle s’origine dans la rencontre entre ce qui arrive à un sujet et un dispositif capable de traiter psychiquement la situation.

« L’activité de pensée est ce que les exigences de la réalité imposent à un appareil qui n’est pas adapté à cette fin » (SE p. 75).

Bion fait la distinction entre le développement des pensées et le développement de « l’appareil capable d’y faire face ». La pression des « pensées » impose à la psyché le développement de l’activité de pensée :

« Il est utile de considérer que l’activité de pensée dépend de l’issue heureuse de deux grands développements psychiques. Le premier est le développement des pensées. Celles-ci requièrent un appareil capable d’y faire face. Le second développement concerne donc cet appareil que j’appellerai provisoirement ‘activité de pensée’. Je le répète, c’est pour faire face aux pensées que l’activité de pensée doit apparaître » (RF p. 126).

« En tant qu’elles sont l’expression d’un problème, il est évident que les pensées requièrent un appareil destiné à [combler] l’écart entre la connaissance et l’appréciation d’un manque d’une part, et l’action destinée à modifier ce manque d’autre part » (RF p. 133)

· La pensée naît d’une situation de manque

Le processus est le suivant : à une attente (« préconception » dans le vocabulaire de Bion) répond une « réalisation négative », c’est-à-dire une situation de « refusement » (Freud). C’est ce qui engendre ce que Bion appelle « une pensée » et, avec elle, la nécessité que se développe un « appareil » à même de traiter cette pensée.

« Je limiterai le terme ‘pensée’ à l’union d’une préconception avec une frustration. Le modèle que j’avancerai est celui du petit enfant dont l’attente du sein s’unit à la réalisation d’une absence du sein capable de procurer une satisfaction. Cette union est ressentie comme un non-sein, ou un sein ‘absent’ au-dedans » (RF p.127).

· Trois issues sont possibles, lors de cette expérience fondamentale, épreuve-charnière (ce qui ne signifie pas qu’elle corresponde à un moment historiquement daté dans l’histoire de l’individu) pour le développement ou le non développement de la pensée :

- Soit la frustration est supportée, et se développe alors une capacité à élaborer la situation (« modification »), engendrant un « bon cercle » (Mélanie Klein) aux effets bénéfiques : supporter permet de penser (Bion), penser aide à supporter (Freud).

« Si la capacité de tolérer la frustration est suffisante, le ‘non-sein’ au-dedans devient une pensée et un appareil pour penser cette pensée se développe (…). La capacité de tolérer la frustration permet ainsi à la psyché de développer une pensée comme moyen de rendre encore plus tolérable la frustration tolérée » (RF p. 127).

- Soit la frustration n’est pas supportée, et s’enclenche un mouvement de « fuite » de la situation, avec déploiement de mécanismes visant à se débarrasser des contenus internes persécuteurs (l’absence du bon objet est vécu comme la présence d’un mauvais objet) et à attaquer les fonctions psychiques qui font prendre conscience du manque.

« L’incapacité de tolérer la frustration fait pencher la balance dans le sens d’une fuite de la frustration (…) Ce qui devrait être une pensée, un produit de la juxtaposition d’une préconception et d’une réalisation négative, devient un mauvais objet, qui ne se laisse pas distinguer d’une chose en soi et qui n’est propre qu’à être évacué. [On a alors] non un appareil pour penser les pensées, mais un appareil pour débarrasser la psyché d’une accumulation de mauvais objets internes » (RF p.127-8).

- Soit la frustration est reconnue mais insuffisamment supportée, et se développent alors des réactions de toute-puissance, omniscience, oblitérant la possibilité « d’apprentissage par l’expérience ».

« Si l’intolérance de la frustration n’est pas assez forte pour déclencher les mécanismes de fuite mais demeure trop forte pour supporter la domination du principe de réalité, la personnalité substitue l’omnipotence à l’union de la préconception, ou de la conception, avec la réalisation négative. Ce qui entraîne l’apparition de l’omniscience, qui vient se substituer à l’apprentissage par l’expérience à l’aide des pensées et de l’activité de pensée » (RF p. 129).

- En somme :

« Le point crucial est de décider entre la modification et la fuite de la frustration » (RF p.128).

« L’incapacité de tolérer la frustration risque de faire obstacle au développement des pensées et d’une capacité de penser, bien que la capacité de penser puisse diminuer le sentiment de frustration qui accompagne la prise de conscience d’un délai entre un désir et son accomplissement (RF p.129).

· Différents facteurs influent sur la capacité à « traiter des pensées, au sens large du terme, comprenant tous les objets (…) qui demandent à être traités parce qu’ils contiennent ou expriment un problème » (RF p. 133).

Le détour par la « fonction-alpha » (fonction qui conduit à élaborer et modifier les données des sens comme les qualités psychiques qui parviennent à la psyché) invite à considérer :

- Le seuil de tolérance propre à chaque sujet, mais aussi le fait qu’il puisse s’appuyer sur des expériences antérieures où l’environnement a fait preuve d’une adaptation suffisante.

« Si la relation au sein est bonne, [les mécanismes primitifs du petit enfant] peuvent se développer en une capacité de tolérance par le soi de ses propres qualités psychiques et ouvrir ainsi la voie à une fonction-alpha et à une pensée normale » (RF p.134).

- Le rôle médiateur de la figure maternelle avec sa « capacité de rêverie », lorsque celle-ci est capable d’accueillir les identifications projectives de l’enfant et de les lui retourner sous une forme acceptable. Le sujet peut alors intérioriser non seulement les contenus ainsi élaborés mais également quelque chose de la propre capacité de penser de la mère.

« La capacité de rêverie de la mère est l’organe qui reçoit la moisson de sensations de soi acquises par le conscient du petit enfant » (RF p.132).

« Un développement normal s’ensuit si la relation entre le petit enfant et le sein permet au petit enfant de projeter le sentiment qu’il est en train de mourir, par exemple, dans la mère et de le réintrojecter après que son séjour dans le sein l’aura rendu plus tolérable à sa psyché » (RF p.132).

« Si le petit enfant a le sentiment qu’il est en train de mourir, cela peut éveiller chez la mère la peur de le voir mourir. Une mère bien équilibrée peut accepter cette peur et y répondre de manière thérapeutique : c’est-à-dire de manière à donner au petit enfant le sentiment que sa personnalité effrayée lui revient, mais sous une forme désormais tolérable : les peurs peuvent être prises en charge par la personnalité du petit enfant » (RF p.130).

- Au contraire, dans les cas défavorables :

« Si la projection [de la peur de mourir, suivant l’exemple précédent] n’est pas acceptée par la mère, le petit enfant (…) réintrojecte alors, non pas une peur de mourir devenue tolérable, mais une terreur sans nom. (…) L’instauration au-dedans d’un objet-rejetant-l’identification projective signifie qu’au lieu d’un objet compréhensif, le petit enfant possède un objet volontairement incompréhensif auquel il s’identifie » (RF p.132).

· Le devenir du processus de pensée :

- L’apprentissage par l’expérience devient possible (cf. supra).

- Les conceptions et pensées deviennent des « concepts » (c’est-à-dire « des pensées dénommées, donc fixées »), ouvrant sur les « systèmes scientifiques déductifs » et le « calcul algébrique » (voir EP.).

- La pensée se socialise. Comment passer d’une communication primitive (identification projective) à une communication scientifique ? Comment rendre publique une conscience intime ? Les problèmes soulevé par la « publication » de la pensée :

« Je désire réserver ce terme [de publication] aux opérations qui sont nécessaires pour faire passer dans le public une conscience privée, c’est-à-dire une conscience propre à l’individu. La publication soulève deux ordres de problèmes : techniques et émotionnels (…). [Le problème émotionnel] concerne la résolution du conflit entre le narcissisme et le socialisme. Quant au problème technique, il concerne l’expression de la pensée ou de la conception dans le langage, ou sa contrepartie en signes » (RF p. 134).

- Communication et mise en relation. La mise en mots, exprimant une conjonction constante d’éléments en relation, est au service de l’intégration et de la croissance psychiques :

« La fonction des éléments de communication, des mots et des signes, est d’indiquer par de simples substantifs ou par des groupes de mots que certains phénomènes sont constamment conjoints au sein de la configuration formée par leur mise en relation » (RF p. 134).

« Aussi longtemps que la communication est une fonction privée, les conceptions, les pensées et leur verbalisation sont nécessaires pour faciliter la conjonction d’un ensemble de données des sens avec un autre. Si les données conjointes s’harmonisent, il se dégage un sentiment de vérité et il est souhaitable que ce sentiment trouve son expression dans un énoncé analogue à un énoncé ayant une fonction de vérité. L’incapacité d’amener cette conjonction des données des sens, et par conséquent un aperçu du sens commun, entraîne chez le patient un état mental de débilité, comme si la privation de vérité était analogue à une privation de nourriture » (RF p. 135).

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