faire des mathématiques à son corps défendant

lettre ouverte à une "traumathisée"

lundi 17 avril 2006, par Marc-Olivier ROUX.

une première version de cet article a été publiée dans la revue L’ERRE en octobre 1993

Comment faire des maths quand tout en elles vous rebute et vous "répulse" ? Comment faire des maths lorsque le simple mot "mathématiques" en arrive à soulever le cœur et que ces choses bizarres qu’on appelle "nombres", "droites", "pourcentages" vous restent en travers de la gorge ?

Comment faire des maths alors que leurs signes cabalistiques demeurent opaques et qu’on n’y peut rien lire au travers ?
Au moins quand tu ouvres un livre, les phrases évoquent des objets plus ou moins familiers, des personnes faites de chair et d’os, des événements que l’on peut en tout cas imaginer. Les expressions mathématiques, elles, ne trouvent pas d’écho en toi, ne te disent rien. Toi que la fausse simplicité d’énoncés tels que "27:9" (ou "27-9", ou "27x9", quelle différence ?) laisse interdite si tu te prends à te demander quelle peut bien en être la signification.

Comment faire des maths quand, quoi qu’on t’en dise, elles t’apparaissent sans vie et que les 3 mètres qui seraient 300 centimètres ne t’évoquent décidément rien ? Toi qui ne sais pas combien tu mesures et qui te trompes encore dans ta date de naissance...

Comment faire des maths alors que leurs formules énigmatiques fondent sur toi sans crier gare, véritables projectiles vulnérants défiant la compréhension ? Cette langue étrangère, tu ne la connais ni d’Ève ni d’Adam et n’y peux rien "déchiffrer" qui te parle.

Alors, parce que tu ne peux pas tout planter là et qu’il faut bien faire quelque chose, tu bricoles : tu appliques des formules à l’aveuglette, tu plaques du connu sur de l’inconnu en te fiant à de vagues ressemblances, à d’apparentes similitudes ; trop heureuse de trouver quelque chose à quoi te raccrocher, mais sans pouvoir te permettre de douter de ce que tu fais.

Comment faire des maths quand il ne suffit pas de savoir calculer ou compter pour faire des mathématiques, et que derrière ce mot tu pressens bien autre chose que le simple "calcul" que maîtrisent tant bien que mal tes parents ? Quelque chose d’autrement plus grandiose, mystérieux et imposant, quelque chose de l’ordre du Scientifique et de l’Initiatique, bref des Mathématiques à majuscule - sinon à particule.

Alors tu écris "Mathématiques" en haut de la feuille en guise d’introït à une liturgie qui se déroulera en langue sacrée mais où tes répons seront ceux du profane.

Comment faire des maths quand on a comme toi l’intime conviction de ne pas être faite pour une telle activité ? Tes parents le savaient déjà, avant même que tu aies l’âge de t’y confronter. Ils le sentaient bien, anticipant sur l’ampleur du programme qu’il te faudrait assimiler, un programme dont la modernité supposée les dépassait eux-mêmes - et dont la peur qu’ils en avaient ne pouvait manquer de transpirer jusqu’à toi.

Comment faire des maths quand on est la fille de sa mère et que tu voyais la tienne, après avoir fait mine de t’aider à faire tes devoirs, abandonner bien vite - à votre soulagement à toutes deux - en détournant pudiquement les yeux, comme elle sait le faire lorsque ton père se met en devoir, une fois l’an, de remplir la feuille d’impôts ?

Comment faire des maths lorsque les opérations dans lesquelles on s’engage ont tôt fait de vous précipiter dans leur monde à elles ? Si bien que tu te retrouves aux prises avec un brouillard de chiffres se déplaçant sur la feuille de leur propre chef en te soumettant à leurs exigences calculatoires.

Comment faire des maths lorsque ce n’est pas vraiment toi qui calcules, que ça calcule en toi, à travers toi, suivant une mécanique qui t’est à la fois étrangère et étrangement familière ?

Alors tu t’abandonnes à ce mouvement qui t’entraîne et s’interrompt de lui-même à un moment donné. Et là encore, tu ne saurais dire pourquoi la gymnastique que tu n’as fait que mettre en branle doit s’arrêter là. Tu sens bien que tu es arrivée à un résultat parce qu’il n’y a plus rien qui puisse se faire mais cela ne te dit pas pourquoi ce résultat sera jugé bon dans certains cas et faux dans d’autres.

Comment faire des maths lorsque ces défis au bon sens que sont les "problèmes" se font autant d’épreuves destinées à révéler au grand jour des inhibitions à penser dont tu préfèrerais ne pas entendre parler ? Ces défaillances intimes, la pratique des mathématiques prend justement un malin plaisir à mettre le doigt dessus pour les sanctionner par des jugements invoquant le "raisonnement" ou la "logique", termes dont tu ne perçois pas le sens et encore moins le lien qu’ils peuvent avoir avec le choix de la bonne opération à faire.

Et c’est vrai que bien malin qui pourrait te dire ce que sont la logique ou le raisonnement. Et c’est vrai aussi que si tous les hommes sont égaux face aux opérations (leur apprentissage serait une question de temps), tu ressens avec acuité que ce n’est plus le cas face aux problèmes.

Comment faire des maths quand celles-ci n’ont de cesse de poser des énigmes dont on ne connaît pas la réponse, et que la lancinante question du Sphinx persiste à te solliciter avec insistance au mépris de tes efforts pour la négliger ?

Alors tu t’insurges contre le fait qu’on te demande d’aller au-delà de ce que tu as appris, de ce que tu sais déjà. Tu te cabres à l’idée qu’on puisse attendre que tu découvres des choses qu’on ne t’a pas déjà dites... et que tu n’oses entrevoir ?

Comment faire des maths lorsqu’il faut à chaque fois se forcer pour rentrer dans le problème et se faire violence pour ne pas l’abandonner dans le même mouvement ? C’est pour toi un arrachement que de s’y plonger corps et âme quand on n’a pas d’autre perspective que de s’y perdre corps et biens.

Comment faire des maths quand il faut aborder un problème comme on investit une place forte, quand il faut l’attaquer bille en tête - toi qui ne ferais pas de mal à une mouche - et ne pas hésiter à bouleverser l’ordonnancement premier de l’énoncé ? Alors que ce désordre extérieur te fragilise en créant le chaos à l’intérieur de ta tête, et que tu ne sais pas si tu réussiras à raccommoder tout cela - du fluctuat au mergitur il n’y a qu’un pas, du chaos au K.O. aussi.

Comment faire des maths quand on craint de s’engager dans l’inconnu, quand l’inconnu c’est le vide où tout disparaît, et que tu as peur d’avancer dans le noir sans savoir si tu en sortiras, ni dans quel état ? Toi qui, il y a quelques années, criais de désespoir lorsque la silhouette de ta mère disparaissait de ton regard et qui te sentais orpheline quand l’école prétendument maternelle - en fait déjà "mathernelle" - t’arrachait le matin aux voix, aux odeurs, aux empreintes familières et familiales.

Bien sûr, tu n’en es plus là. Tu te surprends même parfois à plonger dans le bain froid du problème de mathématiques. Mais c’est pour en sortir bien trop vite, sans avoir laissé à ton corps le temps de se réchauffer au contact de l’eau et de s’habituer à nager là où on n’a pas pied.

Comment faire des maths lorsque traiter un problème suppose de triturer les données de l’énoncé, de les tourner et retourner en tous sens et un peu au hasard, de les assembler en combinaisons qui conduisent souvent à buter sur des impasses ou à s’enferrer dans l’erreur, bref quand il s’agit de bricoler dans l’inconnu et dans l’incertain ?
Cette "cuisine", elle te semble peu ragoûtante et pas du tout rassurante, ne serait-ce que parce qu’on n’a pas grand chose à quoi s’arrimer, hormis la cohérence mathématique de ce qu’on fait - autant pour toi vouloir s’accrocher au pinceau quand l’échelle est retirée.

Alors tu te contentes de mimer l’activité mathématique et de surenchérir sur le hasard en t’en tenant à un résultat qui, s’il n’est pas le bon, a au moins l’avantage d’être net, poli, fini, tangible, et de mettre fin à l’errance.

Comment faire des maths alors qu’il ne suffit pas de chercher pour trouver, si bien que prétendre résoudre un problème ou assimiler un cours supposent de se confronter à l’incompréhension et à l’ignorance, et même de les tolérer un long moment avant que ne survienne une illumination toujours hypothétique, en tout cas jamais assurée par avance ?

Comment faire des maths quand on ne supporte pas de se tromper et de ne pas savoir parce qu’un tel état d’impuissance ravive par trop de vieilles blessures qu’il est prudent de ne pas fouiller sous peine de les voir s’exacerber ?

Alors tu préviens le surgissement de la béance en te cantonnant à une compréhension de surface qui étouffe dans l’œuf tout questionnement. Alors tu court-circuites le temps de la recherche en lançant hâtivement une réponse ou en te réfugiant dans un calcul tout juste bon à soulager la tension et à clore le débat avec la satisfaction du devoir accompli.

Comment faire des maths quand la réussite vous passe régulièrement sous le nez et qu’une fois l’exercice ou le problème corrigés on s’aperçoit qu’ils n’étaient pas si difficiles que ça ? Et tu te rends compte - à chaque fois avec étonnement - que la solution était à ta portée mais que tu n’as pas su la saisir. Elle te narguait de son évidence et t’a filé entre les doigts.

Comment faire des maths quand on n’a pas sa place dans la course au pouvoir et qu’on regarde - perplexe, presque gêné - les autres tirer prétexte des défis posés par les mathématiques pour se disputer un trophée qu’ils remettent sans cesse en jeu - à chaque nouvel exercice - pour mieux se le réapproprier et l’exhiber impudiquement à la face du monde ? Et toi, tu ne te sens pas en position ou en droit de briguer une telle puissance. Peut-être parce qu’il te faudrait la ravir à autrui et qu’une telle prétention pourrait bien être punie ?

Alors tu n’entres pas en lice et préfères attendre que vienne la "correction", comme si comprendre le corrigé revenait à savoir faire le problème.
Alors tu te berces d’illusions en croyant que la vie ne te confrontera qu’à des situations pour lesquelles tu sauras par avance comment réagir, persuadée que tout ce que tu auras à faire, on te l’aura expliqué auparavant.

***

Comment faire des maths quand on les fait à son corps défendant ?

Et c’est vrai que le corps se défend (par ses réactions et émotions), le corps et le cœur avec lui ligués contre une activité artificielle dont la logique leur est étrangère, la logique des mathématiques n’étant pas celle du corps charnel ni des corps physiques.

Si le corps se défend, c’est aussi parce qu’en mathématiques le corps est défendu : réduit au silence au profit du pur esprit, littéralement interdit de corps à corps avec les choses, avec le concret, avec le familier, du fait de la froide immatérialité du symbole. Peut-être, en ce sens, ne peut-on faire des mathématiques qu’à son corps défendant.

Et c’est vrai que les mathématiques, ça fait mal. Parce que c’est une pratique foncièrement difficile. Parce que le monde mathématique est complexe à appréhender et complexe à manipuler.

Et c’est vrai que tout ce qui te trouble dans les mathématiques en fait partie intégrante. C’est en cela également que l’on fait toujours des maths à son corps défendant... même ceux qui y excellent et paraissent se jouer des difficultés.
En effet, même eux doivent parfois se faire violence pour se plonger dans un problème - rebutant et intimidant par nature. Même eux doivent pouvoir supporter la douleur de ne pas savoir d’emblée, de ne pas comprendre, de se tromper. Même eux doivent se résoudre à manier des énoncés dont la signification est loin d’être transparente, et se soumettre à des règles ou se poser des questions qui les entraînent souvent plus loin qu’ils ne l’avaient prévu ou qu’ils ne l’auraient voulu.

Sans doute n’ont-ils pas vécu les mêmes expériences que toi, ne ressentent-ils pas les choses de la même façon, de sorte que supporter tout cela leur est plus aisé. Sans doute aussi trouvent-ils dans l’énigme et la violence propres aux mathématiques un excitant qui les aide à relever les défis.

Cependant, il reste que face aux mathématiques personne n’est exempt du trouble de penser. Et il faut "faire avec" : oser penser malgré la peur et malgré tout ; oser penser en dépit et au-delà. Qui plus est, sans être jamais sûr que cela en vaille la peine.

Marc-Olivier ROUX


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